Dieu guĂ©rit-il encore aujourd’hui ?
La question de la guĂ©rison peut devenir lancinante quand on souffre moralement, psychiquement ou physiquement, surtout quand la mĂ©decine n’arrive pas Ă soulager la douleur. On est alors tentĂ© de chercher Ă guĂ©rir Ă tout prix, que ce soit par une sorte de chantage avec Dieu, par des dĂ©marches plus ou moins magiques, ou encore par l’usage non discernĂ© de thĂ©rapies parallèles qui n’ont pas encore fait leurs preuves. OĂą situer alors les guĂ©risons apportĂ©es par le Christ que nous sommes invitĂ©s Ă demander ? Parce que le Christ est amour et que son Esprit-Saint est toujours Ă l’Ĺ“uvre, une prière n’est jamais sans effet. La difficultĂ© est parfois de discerner ce que nous pouvons demander et comment il y rĂ©pond. Son action est souvent discrète — mĂŞme s’il existe aussi des miracles visibles. A nos yeux, il paraĂ®t souvent trop lointain ou silencieux. Comment poser un regard de foi sur ce qui semble souvent relever de l’invisible ; garder l’espĂ©rance ?
Nous avons dĂ©jĂ commencĂ© Ă interroger l’Écriture et l’expĂ©rience spirituelle des chrĂ©tiens. Nous avons vu qu’il y a eu un choix explicite de la part de JĂ©sus pour les plus fragiles et les plus vulnĂ©rables. Cela lui a valu sa propre exclusion et son Ă©limination. Lui qui disait : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin du mĂ©decin mais les malades, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pĂ©cheurs au repentir» (Luc 5, 31-32). Ă€ la question : Dieu guĂ©rit-il encore aujourd’hui ?, plusieurs rĂ©ponses semblent possibles qui ne font pas toujours l’unanimitĂ©. Il faut aussi prĂ©ciser ce que l’on entend par guĂ©rison. Certains diront que la rĂ©ponse est Ă©vidente : « Oui, Dieu guĂ©rit aujourd’hui, il suffit de regarder autour de soi, il y a plein de signes, de miracles, et celui qui est capable de voir, les voit. » D’autres, de façon aussi pĂ©remptoire, rĂ©pondront : « Non, Dieu laisse faire le mal, il est impuissant, il a laissĂ© faire Auschwitz, le Rwanda, le Kosovo, oĂą Ă©tait-il durant ces drames ? » D’autres encore diront : « Non, ceux qui voient ou cherchent des guĂ©risons se trompent, ils ont une conception magique, utilitaire de la religion, il faut se mĂ©fier des gens qui veulent guĂ©rir ou des groupes qui disent guĂ©rir. » Pour certains, « les guĂ©risons, c’Ă©tait pour le temps du Christ, puis celui des Actes des apĂ´tres. Les communautĂ©s avaient besoin d’une intervention spĂ©ciale de l’Esprit-Saint au dĂ©but de l’histoire de l’Église, mais maintenant tout cela est terminĂ©, vivons notre quotidien, et ne cherchons pas autre chose ailleurs ».
Cette dernière rĂ©ponse est cependant en contradiction avec l’enseignement du concile Vatican II. Un important dĂ©bat a eu lieu Ă ce propos parmi les thĂ©ologiens et les Ă©vĂŞques, qui ont fini par conclure Ă l’actualitĂ© des charismes — dont le charisme de guĂ©rison — pour Ă©difier l’Église en tout temps — et particulièrement en temps de crise comme aujourd’hui, pourrait-on ajouter.
Jésus nous rejoint dans toutes nos dimensions
Cependant, nous pouvons donner une première raison Ă l’actualitĂ© des guĂ©risons : JĂ©sus en a rĂ©alisĂ© de son temps et nous a dit de poser Ă notre tour les gestes qu’il a rĂ©alisĂ©s vis-Ă -vis des exclus et des malades. Les paroles : « Faites cela en mĂ©moire de moi » (1 Corinthiens 11, 24) renvoient non seulement au rituel de l’eucharistie, mais aussi au lavement des pieds, au don de sa propre vie jusqu’au bout. A l’Ascension, JĂ©sus a Ă©galement dit : « Tout pouvoir m’a Ă©tĂ© donnĂ© au ciel et sur la terre » (Matthieu 28, 18), avant d’envoyer ses apĂ´tres poursuivre ce qu’il avait commencĂ©. Ils l’avaient eux-mĂŞmes dĂ©jĂ expĂ©rimentĂ© lors de leur « stage pastoral » quand ils furent envoyĂ©s par lui deux par deux (Marc 6, 7).
Nous l’avons vu, ce n’est pas uniquement sur la guĂ©rison spirituelle que JĂ©sus a mis l’accent. Quand le Christ guĂ©rit, c’est toujours en rapport avec le Royaume de Dieu. C’est pour donner un signe clair que dans sa personne commence le Règne, une ère nouvelle oĂą tout sera renouvelĂ©, oĂą tout deviendra possible autrement, pour qui lui fera confiance. Les guĂ©risons et les autres gestes miraculeux ont donc toujours Ă©tĂ© reliĂ©s Ă l’amour et Ă l’annonce de la Bonne Nouvelle, et donc Ă l’irruption de ce règne de l’amour. JĂ©sus guĂ©rit physiquement et chasse les dĂ©mons pour manifester la victoire de l’amour sur le mal. Il apporte un salut qui concerne la personne dans toutes ses dimensions : corps, âme, esprit.
Dans l’histoire de l’Église, la tentation de dĂ©sincarner le salut s’est fait jour Ă certaines Ă©poques que nous avons dĂ©jĂ Ă©voquĂ©es. Bien que notre Dieu se soit dĂ©fini comme l’amour, un amour qui a pris un corps humain, parfois, une rĂ©elle mĂ©fiance pour tout ce qui Ă©tait de l’ordre des sentiments et du corps a rĂ©gnĂ©. J’estime que c’Ă©tait une infidĂ©litĂ© Ă l’incarnation. JĂ©sus a guĂ©ri physiquement et psychiquement pour nous rĂ©vĂ©ler que le corps lui-mĂŞme Ă©tait concernĂ© par le salut, car l’Esprit-Saint peut restaurer toute la personne, dans toutes ses dimensions. La consĂ©quence est que vivre dans l’Esprit, ce n’est pas vivre dĂ©sincarnĂ©. Certes, il faut mener un combat contre les passions, mais cela ne signifie pas ne plus vivre d’Ă©motions, ignorer l’affectivitĂ©, l’opposer Ă la spiritualitĂ©. Un chemin de saintetĂ© n’est pas un chemin de mutilation, ni de dĂ©shumanisation.
Certains reprochent cela aujourd’hui Ă l’Église catholique ou au christianisme en gĂ©nĂ©ral, parfois sans doute de façon excessive. Des « chercheurs d’absolu » contemporains pensent qu’il n’y a pas moyen, dans le cadre de l’Église catholique, de vivre une quĂŞte spirituelle qui prenne en compte le corps, l’affectivitĂ©, la sexualitĂ©, la libertĂ©, la singularitĂ©. Ils pensent que, de toute façon, il y aura une rĂ©cupĂ©ration dogmatique ou moralisatrice Ă un moment ou Ă un autre et qu’ils ne seront plus respectĂ©s dans leur libertĂ©. Qu’en conclure Ă propos de notre discours et de notre comportement chrĂ©tiens, qui induisent ces jugements ?
Cela est traditionnel, on sait qu’une spiritualitĂ© se vit toujours dans une affectivitĂ©. Si la vie spirituelle chrĂ©tienne est une vie de relation, elle concerne l’affectivitĂ© autant que l’intelligence, les deux vont de pair. Ă€ un chrĂ©tien qui dirait : « Moins je ressens d’Ă©motions, moins je m’occupe de mon affectivitĂ©, plus je suis spirituel », je rĂ©ponds : « Casse-cou ! » Mais je le dis aussi Ă ceux qui s’imaginent que parce qu’ils ont vĂ©cu un jour une forte Ă©motion, ils ont fait automatiquement une rĂ©elle expĂ©rience spirituelle. On ne peut pas s’engager sur un chemin spirituel sans investir dans un minimum de travail de connaissance de soi quant Ă sa vie affective, Ă ses fragilitĂ©s, Ă ses capacitĂ©s de croissance, sauf Ă s’imaginer une perfection qui n’a rien Ă voir avec la saintetĂ©.
La vie dans l’Esprit-Saint peut dilater l’ĂŞtre aux dimensions d’un amour que nous devinons Ă peine, tellement il nous dĂ©passe. Un amour qui comble, dès maintenant, sans Ă©radiquer cependant nos faiblesses et nos limites. Nous savons que quelqu’un qui aime, qui se sait aimĂ©, en est transfigurĂ©, mĂŞme physiquement. On s’attendrit sur le visage des amoureux, mais les chrĂ©tiens se laissent-ils aimer ? Leurs yeux sourient-ils ? Le salut qu’apporte JĂ©sus vise « la joie imprenable » — titre d’un beau livre de la thĂ©ologienne protestante Lytta Basset – qui transfigure jusque dans les profondeurs.
La guérison ne dispense pas de toute fragilité
Pourtant, et ceci est important, JĂ©sus n’a jamais identifiĂ© guĂ©rison et salut. Il n’est pas d’abord venu pour rĂ©aliser des guĂ©risons. D’autres personnes guĂ©rissaient de son temps. Il n’a jamais fait de la guĂ©rison la preuve du salut ou la condition de celui-ci, mais bien un signe du règne de Dieu. Les Évangiles rapportent de nombreux rĂ©cits de miracles, mais JĂ©sus n’a pas guĂ©ri tout le monde. Ensuite, il n’a pas promis une vie sans souffrance, lui qui disait Ă ses disciples que pour le suivre il fallait porter sa croix. Parce qu’il savait regarder la nature, il a dit : « Le grain qui veut porter du fruit, doit mourir » (Jean 12, 24).
Lui-mĂŞme n’a pas cherchĂ© Ă Ă©viter la souffrance. Comme nous l’avons vu plus haut, cela nous dĂ©range. Dans le fond le plus archaĂŻque de notre ĂŞtre, nous aimerions qu’un Dieu tout-puissant, invulnĂ©rable, intervienne efficacement dans tous nos soucis, rĂ©solve tous nos problèmes. Ce dĂ©sir est issu d’une fragilitĂ© en nous, qui peut provenir de la nostalgie de la plĂ©nitude que nous avons connue Ă l’Ă©poque oĂą nous Ă©tions dans le sein de notre mère. Il renvoie aussi Ă un manque primordial qui est bĂ©nĂ©fique : créés Ă l’image et comme Ă la ressemblance de Dieu, nous gardons la soif de retrouver notre origine. Il relance sans cesse notre dĂ©sir, mais nous pouvons nous fourvoyer Ă ce propos et chercher Ă tout prix Ă combler ce manque.
RessuscitĂ©, vainqueur du mal et de la mort par l’amour, le Christ nous a ressuscitĂ©s avec lui, mais sans nous dispenser de passer, chacun d’entre nous, par un chemin semblable au sien, c’est-Ă -dire un chemin Ă la fois de plĂ©nitude et de bĂ©ance, de fragilitĂ© et de fĂ©conditĂ©, une pâque. Or, s’il nous rappelle qu’il n’est pas possible de porter du fruit sans souffrir, il n’a jamais glorifiĂ© la souffrance pour elle-mĂŞme. Il n’a jamais dit que la souffrance Ă©tait bonne, ni qu’elle faisait partie d’une soi-disant pĂ©dagogie divine. Il a reconnu qu’elle Ă©tait inĂ©vitable, et il a montrĂ© qu’Ă certaines conditions, elle pouvait ĂŞtre fĂ©conde, que, vĂ©cue avec lui, elle pouvait porter du fruit.
Dieu n’a pas sacralisĂ© la souffrance, et, en JĂ©sus-Christ, il a lui-mĂŞme expĂ©rimentĂ© les consĂ©quences de la souffrance sur le psychisme et sur le corps, par exemple dans l’angoisse que celui-ci a vĂ©cue Ă GethsĂ©mani, ou dans son expĂ©rience de l’abandon sur la croix. JĂ©sus n’a jamais prononcĂ© de discours sur la souffrance. Il a posĂ© des gestes de compassion, de proximitĂ©, d’accueil. Soulager Ă©tait pour lui un impĂ©ratif moral qui devrait aussi nous mouvoir devant la fragilitĂ© de l’autre.
Ainsi, durant sa Passion, JĂ©sus n’a pas sauvĂ© l’humanitĂ© en fonction de la quantitĂ© de souffrance vĂ©cue alors, mais d’abord grâce Ă la qualitĂ© d’un amour qui est allĂ© jusqu’Ă la dĂ©chirure, jusqu’au pardon, et au pardon des assassins. Il faut donc ĂŞtre prudent quand nous parlons de la « fĂ©conditĂ© de la souffrance ». Il faut toujours en parler Ă la première personne. Si nous pouvons en tĂ©moigner pour nous-mĂŞme, parce que nous en avons fait l’expĂ©rience, faisons-le humblement pour l’Ă©dification de tous. Mais ne moralisons pas les autres. Parce que chacun est unique dans sa façon de souffrir. Certains bons croyants sont allĂ©s jusqu’Ă la rĂ©volte et au rejet de Dieu. Accompagnons ceux qui souffrent de notre tendresse, au nom du Seigneur. Ils comprendront ce qu’ils pourront de ce qui leur sera donnĂ© Ă travers cet amour qui ne vient pas de nous. LĂ , le silence et la simple prĂ©sence sont souvent les plus Ă©loquents.
Revient la question : « Dieu guĂ©rit-il encore aujourd’hui ? » N’oublions pas : Dieu crĂ©e sans cesse. Il donne la vie, Ă chaque instant, et nous pouvons croire que tout processus de guĂ©rison est aussi un acte de crĂ©ation, autant que de compassion. Dieu aime sans cesse, parce que tout acte crĂ©ateur est un acte d’amour et parce qu’Il n’est qu’amour. Si Dieu cessait un instant de nous aimer, nous cesserions d’exister. En saint Jean, nous lisons : « Mon Père est toujours Ă l’Ĺ“uvre, et moi aussi je suis Ă l’Ĺ“uvre » (5, 17). Dieu ne s’est pas retirĂ© du monde après la CrĂ©ation, pour abandonner l’homme Ă lui-mĂŞme et le laisser se dĂ©brouiller avec sa libertĂ©. Dans l’acte mĂŞme de crĂ©er, s’annonçait l’acte de sauver. Dieu savait qu’en nous crĂ©ant libres, Ă son image et Ă sa ressemblance mais avec cette libertĂ© fragile de choisir entre le bien et le mal, de Le refuser, il Lui faudrait nous rejoindre pour nous apprendre Ă aimer. Il a voulu nous libĂ©rer des consĂ©quences de nos mauvais choix, grâce au repentir. Cela, il l’a fait en JĂ©sus-Christ. Quand le Christ dit que Lui et son Père sont Ă l’Ĺ“uvre, c’est bien une façon de dire que l’Esprit-Saint agit sans cesse dans le monde et dans l’humanitĂ©, et que sa puissance est imprĂ©visible une fois qu’on lui libère l’espace pour agir. Cela dĂ©pend aussi de nous !
Alors, comment Dieu guĂ©rit-il ? Qu’entendons-nous donc par « guĂ©rir » ? S’il est question de recouvrir la santĂ©, on ne peut nier que certaines personnes la recouvrent. Tout d’abord, grâce Ă la compĂ©tence et au dĂ©vouement des soignants, des professionnels de santĂ©, des visiteurs, des familles. Ceux qui apportent les soins, l’intelligence, l’amour, sont aussi des dons de l’Esprit. Certaines guĂ©risons sont aussi donnĂ©es en et par l’Église dans les sacrements, par l’intercession de la communautĂ© chrĂ©tienne, dans des lieux de pèlerinage, des groupes de prière, des chaĂ®nes d’intercession. Dieu guĂ©rit plus souvent qu’on ne le pense, mais il est souvent pudique, que la guĂ©rison soit scientifiquement dĂ©montrable ou non.
Prier pour la guérison suppose un vrai discernement
Il ne faut cependant pas crier au miracle ou Ă la grâce de guĂ©rison sans discernement. Si les fruits de la vie de la personne montrent qu’effectivement le Seigneur a Ă©tĂ© Ă l’Ĺ“uvre, il y a lĂ un signe important. Dans ce cas, on peut considĂ©rer l’amĂ©lioration ou la guĂ©rison comme un don gratuit de la compassion de Dieu. « Don gratuit » se traduit par « grâce » en latin ou par « charisme » en grec. C’est pourquoi les grâces et les charismes sont donnĂ©s sans cesse, signes que Dieu agit maintenant.
Il existe une nouvelle approche de la guĂ©rison aujourd’hui. Tout d’abord, les progrès de la psychanalyse, de la psychosomatique, les recherches en ethnomĂ©decine, etc., ont amenĂ© les mĂ©decins eux-mĂŞmes Ă ne plus ĂŞtre si sĂ»rs des causes d’une guĂ©rison. Par une approche plus globale de la personne — que l’on emploie ou non l’expression holistique pour dĂ©signer une mĂ©decine qui traite de l’intĂ©gralitĂ© de la personne —, on a dĂ©couvert que les causes des maladies et des guĂ©risons Ă©taient infiniment plus complexes que l’attaque d’un virus ou l’efficacitĂ© de la molĂ©cule d’un mĂ©dicament. On connaĂ®t l’effet placebo qui optimise un traitement par la qualitĂ© de la relation thĂ©rapeutique, grâce Ă un contexte de soin favorable, bref, tout ce qui sollicite positivement les capacitĂ©s naturelles d’auto-guĂ©rison de l’organisme. Si bien que les mĂ©decins eux-mĂŞmes sont beaucoup plus prudents, et dans le diagnostic, et dans la dĂ©finition de la guĂ©rison, et dans les Ă©tiologies (la science des causes des maladies).
Aujourd’hui, dans l’Église, on reconnaĂ®t plus volontiers que certaines amĂ©liorations et guĂ©risons sont vĂ©ritablement des dons de Dieu pour la communautĂ©, mĂŞme s’il y a des explications naturelles possibles. Le risque, c’est de nommer « miracle » n’importe quelle amĂ©lioration et de ne pas suffisamment vĂ©rifier l’authenticitĂ© de la guĂ©rison. Cela touche ici au discernement, qui doit ĂŞtre rĂ©alisĂ© par des personnes ayant la charge de dĂ©clarer s’il y a eu une grâce de guĂ©rison. Ceux qui prennent la (grave) responsabilitĂ© d’organiser des groupes des prières proposant des dĂ©marches de guĂ©rison ont le devoir de se former sur les plans spirituel, thĂ©ologique, psychologique et, Ă©ventuellement, de se faire conseiller mĂ©dicalement lorsque c’est nĂ©cessaire, pour ne pas tomber dans l’illusion. Dans cette perspective, au sein des communautĂ©s chrĂ©tiennes qui essayent de vivre l’amour fraternel, la prière, la foi, la confiance dans le Père, certains « miracles » sont donnĂ©s qui sont des fruits de l’amour. Ce sont aussi tous ces petits signes qui font dire : « Le Seigneur a agi. » On s’en Ă©merveille, et on rend grâce. On n’a pas forcĂ©ment besoin d’une dĂ©claration patentĂ©e de l’Ă©vĂŞque du lieu pour s’en Ă©merveiller dans la foi.
Maintenant, il faut ĂŞtre prudent par rapport aux personnes qui vivraient une maladie grave — surtout une maladie chronique ou psychiatrique — avant de dĂ©clarer qu’il y a guĂ©rison. Une responsabilitĂ© de vĂ©rification et d’accompagnement s’ensuit. Il est aussi important de suivre les personnes qui ont vĂ©cu une guĂ©rison que celles qui n’ont pas obtenu ce qu’elles ont demandĂ©. Dans les deux cas, il est nĂ©cessaire de situer cet Ă©vĂ©nement dans l’ensemble de la vie de la personne, en lien avec l’Église, sous le regard de Dieu.
On note, que ce soit Lourdes ou dans le cadre du Renouveau charismatique ou dans d’autres dĂ©marches de prière, qu’il y a beaucoup plus de guĂ©risons intĂ©rieures que de guĂ©risons physiques ou psychiques. Or, comme ce sont souvent des rĂ©alitĂ©s que l’on ne peut pas constater aisĂ©ment, elles sont plus difficiles Ă rĂ©pertorier. Nous savons que des guĂ©risons intĂ©rieures peuvent avoir des rĂ©percussions psychiques et physiques. Étant donnĂ©e l’interaction constante entre l’organique, le psychique et le spirituel, il n’est pas toujours possible de prĂ©ciser ce qui est cause et ce qui est effet. Dans certains groupes chrĂ©tiens, on insiste beaucoup aujourd’hui sur la guĂ©rison de la mĂ©moire. Les chercheurs et les soignants travaillent aussi sur la mĂ©moire, que ce soit dans le domaine de la psychosomatique ou, en micro-kinĂ©sie, en kinĂ©siologie, Ă propos de la mĂ©moire du corps et du psychisme. Bref, on constate des guĂ©risons psychologiques et physiques dont les effets sur le chemin intĂ©rieur sont des critères d’authenticitĂ©. On juge l’arbre Ă ses fruits.
Mais ce n’est pas cela qui importe en premier, mĂŞme s’il faut oser demander ces grâces puisque le Seigneur a dit : « Frappez et on vous ouvrira » (Matthieu 7, 7). Le plus important, dans une dĂ©marche chrĂ©tienne, n’est pas d’abord la guĂ©rison. Ce n’est pas non plus en premier lieu la libĂ©ration du pĂ©chĂ©, mais c’est l’accueil de la relation filiale avec le Père. On a beaucoup parlĂ© du pĂ©chĂ© dans le christianisme — qui est certes une rĂ©alitĂ© importante Ă ne pas Ă©luder ! —, mais parfois trop maladroitement. Au point que des gens qui se sont exagĂ©rĂ©ment culpabilisĂ©s ont claquĂ© la porte de l’Église. Ils avaient l’impression d’ĂŞtre jugĂ©s pour des difficultĂ©s dont ils avaient conscience qu’elles ne dĂ©pendaient pas totalement de leur volontĂ©. Je pense ici Ă ce qui concerne la compulsion, c’est-Ă -dire une pulsion qu’une personne n’a actuellement pas les moyens de maĂ®triser complètement. Sa responsabilitĂ© morale n’est pas engagĂ©e puisqu’elle n’est pas libre de la contrĂ´ler, mĂŞme si elle a la responsabilitĂ© d’en vĂ©rifier les effets sur les autres. Nous savons comment les pĂ©chĂ©s par rapport Ă la sexualitĂ© ont pu ĂŞtre stigmatisĂ©s de façon obsessionnelle Ă certaines pĂ©riodes de l’Église, qui ne sont peut-ĂŞtre pas si lointaines. Aujourd’hui, pointe parfois le risque de l’effet inverse : un laxisme et un Ă©gocentrisme pernicieux.
Certains se demandent si Dieu guĂ©rit ailleurs que chez les chrĂ©tiens. Saint Jean Ă©crit : «Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu» (1 Jean 4, 7). Dans tout acte d’amour, de tendresse, de compassion posĂ© par une personne, de quelque religion qu’elle soit, du point de vue de la foi chrĂ©tienne, l’Esprit de Dieu est Ă l’Ĺ“uvre, d’une façon mystĂ©rieuse. Parce que créé Ă l’image et Ă la ressemblance de Dieu qui n’est qu’amour, chaque fois que quelqu’un pose un geste d’amour, il permet Ă Dieu d’ĂŞtre Dieu. MĂŞme si celui qui pose cet acte d’amour n’en est pas conscient et ne le connaĂ®t pas. Cela aussi est de l’ordre du mystère de l’amour. Pour un chrĂ©tien, Dieu est Ă l’Ĺ“uvre chez un soignant athĂ©e qui fait consciencieusement son travail et qui aime ses malades.
D’autres se demandent alors si le thĂ©rapeute a besoin de Dieu pour guĂ©rir, et inversement. La tradition mĂ©dicale dit: «Le mĂ©decin soigne, mais c’est Dieu qui guĂ©rit » (Ambroise ParĂ©). Ce n’est pas le thĂ©rapeute qui guĂ©rit. C’est pourquoi on parle habituellement de soignant, et non de guĂ©risseur. Si c’est Dieu qui guĂ©rit, ceux qui ont un charisme dit « de guĂ©rison » ne doivent pas l’oublier non plus. En Ă©tudiant les autres religions, on dĂ©couvre aussi d’autres mĂ©decines. J’aime l’exemple du mĂ©decin tibĂ©tain, qui est souvent un moine, et j’apprĂ©cie toutes les conditions qu’il doit remplir avant de soigner. Il est invitĂ© Ă la sĂ©rĂ©nitĂ©, Ă la compassion, Ă la justesse par rapport Ă lui-mĂŞme, Ă la communion dans le dharma, qui est l’ordre du monde, avec la sangha, sa communautĂ©, et avec le Bouddha, le MĂ©decin par excellence. Dès le matin, il se met en quĂŞte de ces trois « joyaux » avant de recevoir le premier patient. Un mĂ©decin tibĂ©tain qui est conforme Ă la tradition n’acceptera jamais de recevoir un patient sans avoir pris un long temps de mĂ©ditation pour se mettre en contact avec son ĂŞtre profond 3. Cela est dĂ©jĂ un don de l’Esprit, une semence du Verbe, une valeur du Royaume, d’après Vatican II.
Je dirais donc qu’effectivement le thĂ©rapeute a besoin de Dieu, dans le sens oĂą il a besoin d’aller puiser aux sources les plus profondes de ses capacitĂ©s de compassion pour pouvoir accueillir un patient dans la justesse. Certains mĂ©decins chrĂ©tiens agissent de mĂŞme. Quant aux authentiques guĂ©risseurs traditionnels africains, ils se mettent Ă leur façon en contact avec Dieu, via les esprits et les ancĂŞtres, pour recevoir la force nĂ©cessaire Ă l’exercice de leur art, car ils sont conscients qu’elle ne vient pas d’eux.
Que Dieu ait besoin des thĂ©rapeutes, cela paraĂ®t donc Ă©vident. Il a confiĂ© ce monde Ă l’homme, il lui a donnĂ© l’intelligence Ă son image et Ă sa ressemblance. Il lui demande d’utiliser cette intelligence pour le soin des autres. Pour Ă©viter d’entrer dans une relation de type magique avec lui, il lui a aussi confiĂ© la responsabilitĂ© d’inventorier les plantes, d’Ă©tudier le corps, d’apprendre Ă poser des diagnostics, de chercher des Ă©tiologies, et de se dĂ©vouer pour se soigner les uns les autres. L’histoire de la mĂ©decine — des mĂ©decines — fait aussi partie du projet d’amour de Dieu pour l’humanitĂ©.
Nous pouvons donc dire que Dieu guĂ©rit et sauve aujourd’hui comme auparavant, que nous avons Ă apprendre Ă discerner sa prĂ©sence mĂŞme dans l’absence de guĂ©rison visible. Le salut est une libĂ©ration de la vie en l’homme qui a des effets dès maintenant, mĂŞme s’il ne dispense aucun de nous de vivre un chemin pascal pour accueillir pleinement la vie, toujours offerte.
Il nous faut maintenant nous tourner vers le salut qu’apporte le Christ ressuscitĂ©. Le mot salut n’est pas plus Ă la mode ni comprĂ©hensible que celui de pĂ©chĂ© pour nombre de nos contemporains. C’est pourquoi ils estiment ne pas avoir besoin de sauveur, puisque l’idĂ©e de pĂ©chĂ© n’a pas de sens pour eux. Ils n’arrivent pas Ă relier leurs fautes ou leurs manques d’amour Ă une atteinte Ă l’amour de Dieu, dans lequel beaucoup ne croient plus. Cependant, en dehors de cela, le salut qu’apporte le Christ ne doit pas ĂŞtre pris pour une opĂ©ration de sauvetage. Bien plus, son salut ne se limite pas Ă la libĂ©ration des effets du pĂ©chĂ©. Il est la rĂ©vĂ©lation de notre identitĂ© originelle : nous sommes les enfants bien-aimĂ©s d’un Père dont l’amour est inconditionnel.
Extrait de « traverser nos fragilités » de Bernard Ugeux pages 97 et suivantes
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