La joie de l’Evangile au cĹ“ur de notre mission

6. La joie de l_Evangile au coeur de notre mission

Le pape François en donnant Ă  l’Eglise son exhortation apostolique Evangelii gaudium, le 24 novembre 2013, en conclusion de l’annĂ©e de la Foi, ouverte par son prĂ©dĂ©cesseur BenoĂ®t XVI, a remis au cĹ“ur de la dĂ©marche chrĂ©tienne, une rĂ©alitĂ© qui avait Ă©tĂ© peut-ĂŞtre trop enfouie sous des donnĂ©es juridiques ou dogmatiques, au point qu’on pouvait ne plus y faire rĂ©fĂ©rence que comme un appel Ă  la conversion… alors que la joie de l’Evangile appartient Ă  notre vocation de disciple du Christ.

Cela nous est signifié lors de notre baptême par l’onction de saint-chrême : le prêtre [ou l’évêque ou le diacre] marque le nouveau baptisé avec une huile odoriférante parce que la vie avec le Christ n’est pas une vie sentant la sueur mais une vie qui sent la bonne odeur de Dieu.

Le père François Varillon sj soulignait cette vocation de tout baptisĂ© : nous sommes faits pour la joie, la joie de Dieu qui se dit en JĂ©sus Christ : La rĂ©volte de la conscience devant le mal serait une absurditĂ© si elle ne s’enracinait pas dans une certitude. A moins de se rĂ©signer Ă  l’absurditĂ© de nos aspirations les plus fondamentales vers la justice, le bien, l’amour, la fraternitĂ©, Ă  moins d’accepter de dire que tout cela n’est qu’une illusion, il faut admettre, derrière le refus ou le scandale du mal, une aspiration qui, d’une certaine manière, nous assure dĂ©jĂ  que le mal est surmontĂ©. N’est-ce pas que nous sommes faits pour la joie, parce que notre vocation est le bonheur, que nous protestons contre le mal et la souffrance ? J’affirme que si notre vocation qui est gravĂ©e au cĹ“ur de notre conscience, n’Ă©tait pas une vocation Ă  la joie, notre indignation contre le mal et la souffrance ne serait pas ce qu’elle est. Par le salut proposĂ© en JĂ©sus Christ, c’est, en dĂ©finitive, la Joie qui sera victorieuse. Le Christ nous dit bien : je veux que lĂ  oĂą je suis, vous soyez avec moi [Jean 14, 3.1.] DivinisĂ©s, introduits au cĹ“ur mĂŞme de la TrinitĂ©, participants Ă  ces relations d’amour qui sont celles des trois Personnes, nous nous donnerons les uns aux autres le Don que les trois Personnes se font d’Elles-mĂŞmes, l’une Ă  l’autre. Notre joie sera la Joie mĂŞme de Dieu (1).

Un autre jĂ©suite – je vous prie de m’excuser -, Alfred Delp [1907-1945] Ă©crivait du fond de sa prison alors qu’il attendait son exĂ©cution par ses bourreaux nazis : Comment vivre alors pour ĂŞtre ou devenir capable de joie vraie ? 1l faut d’abord prendre au sĂ©rieux notre vocation Ă  la joie, comme nous prenons au sĂ©rieux notre existence. 1l faut, jusque dans la misère et dans la nuit, croire au vĹ“u profond de notre cĹ“ur et Ă  la voix de notre Dieu, qui nous disent que nous sommes créés pour la joie, c’est-Ă -dire pour une vie pleine, qui a un sens, qui connaĂ®t ses possibilitĂ©s, qui se sait sur le chemin du salut, aidĂ©e et soutenue par la force et la puissance divines, qui se sait bĂ©nie, envoyĂ©e et appelĂ©e par Dieu lui-mĂŞme (2).

Paul VI, en 1975, lui aussi dans une exhortation apostolique au titre parlant, Gaudete in Domino [RĂ©jouissez-vous dans le Seigneur], consacrĂ©e Ă  la joie chrĂ©tienne proclamait : Depuis vingt siècles, la source de la joie spirituelle n’a pas cessĂ© de jaillir dans l’Église, et spĂ©cialement dans le cĹ“ur des saints… Dans la vie des membres de l’Église, leur participation Ă  la joie du Seigneur ne peut pas ĂŞtre dissociĂ©e de la cĂ©lĂ©bration du mystère eucharistique, oĂą ils sont nourris et dĂ©saltĂ©rĂ©s par son corps et son sang. Car dans ce sacrement, soutenus comme des voyageurs sur la route de l’Ă©ternitĂ©, ils reçoivent dĂ©jĂ  les premiers fruits de la fin des temps. Vue ainsi, la joie vaste et profonde rĂ©pandue dès ici-bas dans le cĹ“ur des vrais fidèles se montre dĂ©bordante, comme la vie et l’amour dont elle est justement le signe. Elle est le rĂ©sultat de la communion entre l’homme et Dieu ; elle aspire Ă  une communion toujours plus universelle. Il n’est pas possible qu’elle incite ceux qui la goĂ»tent Ă  une attitude de repli sur soi. Elle donne au cĹ“ur une ouverture universelle sur le monde, et en mĂŞme temps elle le blesse du dĂ©sir de goĂ»ter les biens Ă©ternels… [n. 4].

Jean-Paul II, son successeur, insistait pour souligner la centralitĂ© de la joie dans la vie chrĂ©tienne : Le chrĂ©tien, comme nous y exhorte saint Paul [1 Thessaloniciens 5, 161 doit ĂŞtre toujours joyeux, mais la joie chrĂ©tienne n’est pas la fuite des responsabilitĂ©s. Ce n’est pas un Ă©tourdissement dans les plaisirs fugaces du prĂ©sent. La joie chrĂ©tienne, c’est d’avoir retrouvĂ© sa dignitĂ© perdue, après ĂŞtre rentrĂ© en nous-mĂŞmes et avoir Ă©coutĂ© la parole du Christ (3).

Cette joie qui est le cĹ“ur de la vie chrĂ©tienne, dont nous sommes les dĂ©positaires pour l’offrir aux autres, et qui doit donner le style de notre mission, au milieu d’un monde marquĂ© par des souffrances, le pape François soucieux d’une communautĂ© missionnaire la dĂ©signe comme ce qui peut ĂŞtre l’apport essentiel des chrĂ©tiens pour redire le projet de Dieu pour l’humanitĂ© : Le grand risque du monde d’aujourd’hui, avec son offre de consommation multiple et Ă©crasante, est une tristesse individualiste qui vient du cĹ“ur bien installĂ© et avare, de la recherche malade de plaisirs superficiels, de la conscience isolĂ©e. Quand la vie intĂ©rieure se ferme sur ses propres intĂ©rĂŞts, il n’y a plus de place pour les autres, les pauvres n’entrent plus, on n’Ă©coute plus la voix de Dieu, on ne jouit plus de la douce joie de son amour, l’enthousiasme de faire le bien ne palpite plus. MĂŞme les croyants courent ce risque, certain et permanent. Beaucoup y succombent et se transforment en personnes vexĂ©es, mĂ©contentes, sans vie. Ce n’est pas le choix d’une vie digne et pleine, ce n’est pas le dĂ©sir de Dieu pour nous, ce n’est pas la vie dans l’Esprit qui jaillit du cĹ“ur du Christ ressuscitĂ© [EG, n. 2].

Or, cette joie de l’Evangile oĂą puise-t-elle sa source ? D’une rencontre vraie et profonde avec JĂ©sus Christ. C’est pourquoi le pape François, avec son style bien particulier d’une rĂ©flexion familière et imagĂ©e introduit avec insistance la nĂ©cessitĂ© pour chacun de mettre la personne de JĂ©sus Christ au cĹ“ur de son existence, et donc aussi de l’Eglise. Il ouvre son exhortation ainsi : J’invite chaque chrĂ©tien, en quelque lieu et situation oĂą il se trouve, Ă  renouveler aujourd’hui mĂŞme sa rencontre personnelle avec JĂ©sus Christ ou, au moins, Ă  prendre la dĂ©cision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. 1l n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que personne n’est exclu de la joie que nous apporte le Seigneur (4) [EG, n. 3]. C’est cette prĂ©sence Ă  notre vie – au-delĂ  de toutes nos dĂ©fections ou dĂ©faillances – qui procure la joie, joie que rien ne peut ravir ou ternir, joie qui est donnĂ©e pour ĂŞtre partagĂ©e. Il rappelle, en citant l’exhortation apostolique de Paul VI Evangelii nuntiandi, que JĂ©sus est le tout premier et le plus grand Ă©vangĂ©lisateur (5) qui appelle chacun Ă  prendre part Ă  l’œuvre du salut [§ 12], donc au cheminement vers le bonheur. Cette affirmation vient de façon rĂ©currente dans ses homĂ©lies, mais aussi dans les textes ou messages adressĂ©s en diverses occasions.

En juillet 2013, rencontrant des sĂ©minaristes, des novices et des jeunes en cheminement vocationnel [mais cela peut s’adresser Ă  chacun d’entre nous], il affirmait : Paul VI, en 1975, lui aussi dans une exhortation apostolique au titre parlant, Gaudete in Domino [RĂ©jouissez-vous dans le Seigneur], consacrĂ©e Ă  la joie chrĂ©tienne proclamait : Depuis vingt siècles, la source de la joie spirituelle n’a pas cessĂ© de jaillir dans l’Église, et spĂ©cialement dans le cĹ“ur des saints… Dans la vie des membres de l’Église, leur participation N’ayez pas peur de montrer votre joie d’avoir rĂ©pondu Ă  l’appel du Seigneur, Ă  son choix d’amour, et de tĂ©moigner de son Evangile Ă  travers le service de l’Eglise. Et la joie, la vraie, est contagieuse ; elle contamine… elle fait avancer. En revanche, quand tu te trouves avec un sĂ©minariste trop sĂ©rieux, trop triste, ou avec une novice comme ça, tu penses mais il y a quelque chose qui ne va pas ! 1l manque la joie du Seigneur, la joie qui te pousse au service, la joie de la rencontre avec JĂ©sus, qui te pousse Ă  la rencontre des autres pour annoncer JĂ©sus. 1l manque cela ! 1l n’y a pas de saintetĂ© dans la tristesse, il n’y en a pas ! Sainte ThĂ©rèse – il y a beaucoup d’Espagnols ici qui la connaissent bien – disait Un saint triste est un triste saint ! C’est peu de chose… Quand tu trouves un sĂ©minariste, un prĂŞtre, une sĹ“ur, une novice, qui tire une tĂŞte longue, triste, qui donne l’impression qu’on a jetĂ© sur sa vie une couverture bien trempĂ©e, de ces couvertures pesantes… qui te tirent vers le bas… 1l y a quelque chose qui ne va pas ! Alors s’il vous plait jamais de sĹ“urs, jamais de prĂŞtres avec une tĂŞte de piment au vinaigre, jamais ! La joie qui vient de JĂ©sus (6).

Les premiers mots de l’exhortation sont les suivants : La joie de l’Evangile remplit le cĹ“ur et toute la vie de ceux qui rencontrent JĂ©sus. Ceux qui se laissent sauver par lui et libĂ©rĂ©s du pĂ©chĂ©, de la tristesse, du vide intĂ©rieur, de l’isolement. Avec JĂ©sus Christ la joie naĂ®t et renaĂ®t toujours [EG, n. 1]. Pour nous, il nous faut ĂŞtre sensibles Ă  cette rencontre Ă  renouveler constamment, car c’est elle qui donne sens Ă  notre engagement : Le Christ est la Bonne Nouvelle Ă©ternelle [Apocalypse 14, 6], et il est le mĂŞme hier et aujourd’hui et pour les siècles [HĂ©breux 13, 8], mais sa richesse et sa beautĂ© sont inĂ©puisables. 1l est toujours jeune et source constante de nouveautĂ©… 1l peut toujours, avec sa nouveautĂ©, renouveler notre vie et notre communautĂ©, et mĂŞme si la proposition chrĂ©tienne traverse des Ă©poques d’obscuritĂ© et de faiblesse ecclĂ©siales, elle ne vieillit jamais. JĂ©sus Christ peut aussi rompre les schĂ©mas ennuyeux dans lesquels nous prĂ©tendons l’enfermer et il nous surprend avec sa constante crĂ©ativitĂ© divine. Chaque fois que nous cherchons Ă  revenir Ă  la source pour rĂ©cupĂ©rer la fraĂ®cheur originale de l’Évangile, surgissent de nouvelles voies, des mĂ©thodes crĂ©atives, d’autres formes d’expression, des signes plus Ă©loquents, des paroles chargĂ©es de sens renouvelĂ© pour le monde d’aujourd’hui. En rĂ©alitĂ©, toute action Ă©vangĂ©lisatrice authentique est toujours nouvelle [EG, n. 11]. JĂ©sus-Christ est-il pour moi encore, après… annĂ©es de vie chrĂ©tienne/de vie religieuse, une Bonne Nouvelle, c’est-Ă -dire est-il, au-delĂ  de mon savoir sur lui [qui peut occulter sa nouveautĂ© (7) en nous ou en paralyser la quĂŞte], au-delĂ  de ma fonction, au-delĂ  des belles phrases prononcĂ©es Ă  son propos comme des images les plus pieuses proposĂ©es aux autres, une nouvelle qui fait de chaque moment de ma vie un commencement s’originant en lui ? Comment reste-t-il pour moi un chemin de bonheur Ă  dĂ©couvrir ? Acceptons-nous de vivre cette rencontre au risque qu’elle nous dĂ©sinstalle, qu’elle bouscule nos certitudes, qu’elle remette en cause nos plans [pastoraux, en particulier] ? C’est seulement, affirme le pape François, grâce Ă  cette rencontre – ou nouvelle rencontre – avec l’amour de Dieu, qui se convertit en heureuse amitiĂ©, que nous sommes dĂ©livrĂ©s de notre conscience isolĂ©e et de l’autorĂ©fĂ©rence. Nous parvenons Ă  ĂŞtre pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons Ă  Dieu de nous conduire au-delĂ  de nous-mĂŞmes pour que nous parvenions Ă  notre ĂŞtre le plus vrai. LĂ  se trouve la source de l’action Ă©vangĂ©lisatrice.

Parce que, si quelqu’un a accueilli cet amour qui lui redonne le sens de la vie, comment peut-il retenir le dĂ©sir de le communiquer aux autres ? [EG, n. 8]. Cette expĂ©rience personnelle d’une rencontre unique, c’est elle qui donne sens Ă  notre identitĂ© : 1l nous prend du milieu du peuple et nous envoie Ă  son peuple, de sorte que notre identitĂ© ne se comprend pas sans cette appartenance [EG, n. 268]. Nous sommes donc invitĂ©s, pour ĂŞtre les passeurs que le Christ veut, Ă  nourrir cette rencontre, en nous nourrissant de la Bonne Nouvelle qu’est le Christ, en frĂ©quentant assidument la Parole : impossible de prĂ©tendre parler du Christ sans une familiaritĂ© personnelle avec la Parole de Dieu [EG, n. 150].

Les évangiles témoignent de cette efficience de la rencontre avec Jésus. Il suffirait de les reprendre péricope après péricope. Retenons quelques rencontres.

Dans l’évangile selon Jean, au chapitre 1, deux disciples de Jean le Baptiste, Ă  son instigation, ont suivi JĂ©sus. Que s’est-il passĂ© ? Quels ont Ă©tĂ© les propos Ă©changĂ©s ? Nous ignorons tout. Simplement nous savons qu’ils sont allĂ©s avec lui, qu’ils ont demeurĂ© auprès de lui… Pourtant, AndrĂ© va trouver son frère, Simon, et l’amène Ă  JĂ©sus… De mĂŞme Philippe est hĂ©lĂ© par une invitation Ă  laquelle il ne se dĂ©robe pas : Suis-moi… Il va trouver NathanaĂ«l et le conduit Ă  JĂ©sus.

Dans le mĂŞme Ă©vangile, souvenons-nous de cette rencontre au puits de Jacob [chap 4], une femme vient Ă  l’heure de la pleine lumière : C’Ă©tait environ la sixième heure. Un dialogue se noue entre cette femme venue au puits des pères pour chercher de l’eau, de quoi vivre, et cet homme qui propose une eau vive… Elle entre dans cette lumière qui l’illumine…

Elle remonte vers ses concitoyens, laissant lĂ  sa cruche devenue inutile : Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; au contraire l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie Ă©ternelle [v. 14]… Elle et porteuse de cette source, qui jaillit aiguisant la soif des autres ; ces autres qui viennent Ă  lui et se dĂ©saltèrent auprès de lui : Ce n’est plus seulement Ă  cause de tes dires que nous croyons ; nous l’avons entendu nous-mĂŞmes et nous savons qu’il est le Sauveur du monde.

Autre exemple, dans l’évangile de Marc au chapitre 1. Un lépreux vient à Jésus et lui adresse une prière : Si tu le veux, tu peux me purifier. Jésus répond à son attente en entrant avec lui dans une extrême proximité : Jésus étendit la main et le toucha et dit : Je le veux sois purifié. L’homme, alors, malgré la consigne de silence, se met à proclamer bien haut et à répandre la nouvelle, si bien que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville puisqu’il avait touché le lépreux, mais l’on venait à lui de toute part.

Nous pourrions continuer à feuilleter les évangiles, pour multiplier les exemples. Un même et unique constat s’imposerait : nul ne peut rencontrer Jésus sans être touché, bousculé, retourné, renversé, sans être marqué au plus profond de soi et sans devenir porteur de cette Bonne Nouvelle et sans désirer la partager. Une Bonne Nouvelle ne s’enfouit pas, elle se clame, elle s’offre, elle irradie surtout quand tout l’être en est chaviré. Rencontrer, c’est se laisser surprendre. Rencontrer Jésus Christ dans sa vie, c’est laisser une vie nouvelle entrer en soi, c’est accepter que demain ne soit plus comme hier. Il y a un avant et un après la rencontre.

Une porte est franchie, cela est bien signifiĂ© au baptĂŞme. Un ĂŞtre nouveau surgit ! C’est Ă  cette survenue de la surprise qu’est le Christ dans le monde des hommes que le pape François nous convie, pour la rĂ©pandre mĂŞme lĂ  oĂą elle n’est pas attendue : On ne peut persĂ©vĂ©rer dans une Ă©vangĂ©lisation fervente, si on n’est pas convaincu, en vertu de sa propre expĂ©rience, qu’avoir connu JĂ©sus n’est pas la mĂŞme chose que de ne pas le connaĂ®tre, que marcher avec lui n’est pas la mĂŞme chose que marcher Ă  tâtons, que pouvoir l’Ă©couter ou ignorer sa Parole n’est pas la mĂŞme chose que pouvoir le contempler, l’adorer, se reposer en lui, ou ne pas pouvoir le faire n’est pas la mĂŞme chose. Essayer de construire le monde avec son Évangile n’est pas la mĂŞme chose que de le faire seulement par sa propre raison. Nous savons bien qu’avec lui la vie devient beaucoup plus pleine et qu’avec lui, il est plus facile de trouver un sens Ă  tout. C’est pourquoi nous Ă©vangĂ©lisons [EG, n. 266].

Sommes-nous encore, au sens vrai de ce mot qui porte en son cĹ“ur le mot Dieu, des enthousiastes [c’est-Ă -dire des ĂŞtres possĂ©dĂ©s par le Dieu qui nous saisit (8)] ? Le Christ, rĂ©vĂ©lateur du Père, habite-t-il en nous au point que ceux dont nous partageons l’existence, les joies et les peines, les espoirs et les tristesses,… puissent l’y dĂ©couvrir et ĂŞtre saisis par lui ou sommes-nous, pour reprendre une expression du pape François, des chrĂ©tiens qui ont un air de CarĂŞme sans Pâques [EG, n. 6] ? Question Ă  laquelle lui-mĂŞme apporte une rĂ©ponse tout au long de son exhortation.

En attendant nourrissons-nous d’une interpellation du cardinal Bergoglio Ă  ses frères Ă©vĂŞques espagnols, en 2006, lors d’une retraite spirituelle qu’il leur donnait : L’appartenance au Christ ne se juge pas uniquement sur l’appartenance physique Ă  une communautĂ©. Cela va plus loin : c’est l’appartenance au Saint Esprit, c’est se laisser oindre par le mĂŞme Esprit qui a oint JĂ©sus (9). FrĂ©quenter le Christ nous conforme Ă  lui, vivant de la mĂŞme onction. La joie, et nous l’oublions trop souvent, ne naĂ®t pas d’un volontarisme Ă  vaincre nos peurs ou nos dĂ©faillances, ne naĂ®t pas d’une cĂ©citĂ© sur la rĂ©alitĂ© du quotidien qui nous meurtrit ou qui dĂ©figure ceux qui sont isolĂ©s, abimĂ©s dans leur corps ou dans leur esprit,… Non ! La joie est un don de l’Esprit Ă  accueillir, comme l’écrit Paul Ă  l’Eglise des Galates : Mais voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bontĂ©, bienveillance, foi, douceur, maĂ®trise de soi… Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit [Galates 5, 22 et 25]. Au baptĂŞme, cet Esprit renouvelle toute notre vie ; notre vie est dĂ©signĂ©e comme la terre oĂą le fruit de l’Esprit peut Ă©clore. Reprenons un texte de l’évangile selon Jean qui nous est bien [trop ?] connu : le rĂ©cit des noces de Cana [Jean 2, 1-42]. Les jarres sont vides… JĂ©sus les fait remplir et elles le sont – signale le texte – jusqu’au bord. Ensuite il invite Ă  porter Ă  tous, en commençant par le maĂ®tre du repas, l’eau devenue vin. L’eau de la Loi, des prĂ©ceptes humains, des difficultĂ©s rencontrĂ©es qui semblent parfois insurmontables et qui peuvent donner l’impression d’un vide…, par sa prĂ©sence, est devenue vin du Royaume. En lui et par lui, toutes choses deviennent nouvelles. Sachons apporter jusqu’à lui cette eau de nos vies, pour que sa prĂ©sence nous y donne Ă  goĂ»ter le vin nouveau du Royaume et qu’ainsi nous puissions le porter Ă  tous ceux qui l’attendent pour que leur vie soit renouvelĂ©e. La joie de l’Evangile, c’est cette prĂ©sence du Christ, mort et ressuscitĂ©, qui fait de la vie de chacun une Bonne Nouvelle qui peut donner la joie Ă  tous. Rayonnons de la joie pascale. Nous sommes les tĂ©moins de cette heureuse nouvelle qui change le monde. Faisons nĂ´tres ces paroles du pape François, citant BenoĂ®t XVI : Je ne me lasserai jamais de rĂ©pĂ©ter ces paroles de BenoĂ®t XV1 qui nous conduisent au cĹ“ur de l’Évangile : Ă€ l’origine du fait d’ĂŞtre chrĂ©tien il n’y a pas une dĂ©cision Ă©thique ou une grande idĂ©e, mais la rencontre avec un Ă©vĂ©nement, avec une Personne, qui donne Ă  la vie un nouvel horizon et par lĂ  son orientation dĂ©cisive (10).

Pour aller plus loin : proposition d’un temps personnel

« La joie des disciples au retour de mission et la joie du Fils « Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux, en disant : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. » Jésus leur dit : « Je regardais Satan tomber du ciel comme l’éclair. Voici que je vous ai donné le pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et sur toute la puissance de l’Ennemi : absolument rien ne pourra vous nuire. Toutefois, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux. »

« À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père. Personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »

« Puis il se tourna vers ses disciples et leur dit en particulier : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! Car, je vous le déclare : beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous-mêmes voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. » Luc 10, 17-24

→ Prendre le temps de relire tranquillement le texte

– Les disciples reviennent tout joyeux de ce qui s’est accompli durant la mission qui fut la leur : ils ont vu des signes du Royaume : Seigneur, mĂŞme les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom.
– Quand je regarde mes rencontres, quels sont les signes du Royaume qui me rĂ©jouissent ? Quelle[s] expĂ©rience[s] je qualifierais ainsi ?
Jésus leur fait toucher du cœur que l’important de leur joie ne doit pas résider dans ce qu’ils ont fait mais de ce que le Père a accompli à travers eux.
– Est-ce que je sais rapporter au Père ce que l’autoritĂ© du Fils m’a donnĂ© de porter aux autres ? Est-ce pour moi une expĂ©rience d’humilitĂ© : agir non par capacitĂ©s mais par l’amour de Dieu ?
– A la joie des disciples succède la joie de JĂ©sus : il exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint. JĂ©sus se rĂ©jouit de ce que l’œuvre du Père se rĂ©alise et aille vers son achèvement ? Ce faisant il se rĂ©jouit d’être Fils pour travailler Ă  la gloire du Père.
– Comment ma mission me donne-t-elle de me rĂ©jouir d’être fils/fille de l’unique Père, d’être frère/sĹ“ur de JĂ©sus Christ ?

→ Terminer par un temps oĂą je rendrai grâce Ă  Dieu de ce qu’il accomplit Ă  travers moi, oĂą je confierai les personnes dont j’ai la charge, oĂą je nommerai devant Dieu ceux que je suis appelĂ©[e] Ă  visiter…

Jean-Luc Ragonneau sj, Pastorale de la santé de Marseille 14 octobre 2014


1. François Varillon, Joie de croire, joie de vivre
2. Alfred Delp, Visages d’Avent, Dieu rend libre, Vie chrĂ©tienne n° 4 89 p. 46
3. Jean-Paul //, Audience générale du 12 février 1986
4. Paul VI, Exhort. Apost. Gaudete in Domino [9 mai 1975], n. 22
5. Paul VI, Evangelii nuntiandi [8 décembre 1975], n. 7
6. Pape François, Rencontre des séminaristes et des novices, 6 juillet 2013, Zenit, 8 juillet 2013
7. Ce que nous savons du Christ peut nous empĂŞcher d’en dĂ©couvrir davantage [Mgr Albert Rouet , J’aimerais vous dire p. 70]
8. Entheos, possédé par un dieu, en = dans, theos = dieu
9. Jorge Mario Bergoglio [Pape François], Amour, Service et humilité, p. 113
10. Lett. enc. Deus caritas est [25 décembre 2005], n. 1

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Dans le diocèse, la diaconie propose différentes initiatives pour rejoindre chacun au cœur de ses souffrances. Maladie, pauvreté, solitude, deuil ou exclusion sont autant de situations difficiles qui peuvent être vécues avec le Christ dans la fraternité, l’écoute, la compassion et la solidarité.

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