« Mais je n’ai jamais mis les pieds dans un crématorium ! » Témoignage de Michèle de la Communion Saint Lazare

michèle des arcis

Témoignage 

Michèle des Arcis a œuvré pendant dix ans au sein de la Communion Saint Lazare,

un service d’accompagnement des familles en deuil,

elle nous fait part de son expérience

 

 

Mais je n’ai jamais mis les pieds dans un crématorium !!!

Lorsque Gilles Rebêche m’a proposé de m’engager à célébrer des obsèques au crématorium de la Seyne, j’ai d’abord été interloquée : « Mais je n’ai jamais mis les pieds dans un crématorium, je ne sais pas du tout comment ça fonctionne… et je n’ai célébré seule, en paroisse, que deux fois dans ma vie !»

Gilles a fondé, avec Monseigneur Barthe, la Diaconie de Toulon. Et, au sein de celle-ci, la Communion Saint Lazare, groupe de bénévoles, destiné à accompagner les familles en deuil, dans les paroisses, les cimetières et les crematorium.

 

S’engager d’abord en paroisse, après une formation adéquate

Dès que j’en ai eu connaissance, j’ai souhaité m’impliquer dans ce service d’Eglise dans ma paroisse, moyen privilégié, me semblait-il, de rencontrer des personnes qui n’entraient dans une église que pour des baptêmes, mariages, obsèques. Avec, pour ces dernières, les grandes questions sur le sens de la vie, la vie éternelle, l’existence de Dieu… Une occasion pour témoigner du Dieu de Jésus-Christ, particulièrement proche de ceux qui souffrent…
J’ai donc suivi la formation proposée et pratiqué ce que j’appellerai « l’aide aux obsèques » dans ma paroisse, de façons diverses suivant les curés successifs : certains ajustaient les rendez-vous de préparation à mon emploi-du-temps afin que j’y participe, d’autres recherchaient surtout mon aide concrète pour la célébration (accueil, lectures…). Jusqu’au dernier curé, auprès duquel ni lui ni moi n’avons trouvé ma place, malgré des échanges répétés sur le sujet.
J’ai alors prévenu Gilles que j’arrêtais pour un temps mon activité sur la paroisse. Il a levé un sourcil, a regardé ailleurs et m’a dit : « Si tu es au chômage, le crématorium de la Seyne vient d’ouvrir, et on a grand besoin de bras. » Ma réaction véhémente ne l’a pas particulièrement ému. « Je te propose d’assister à quelques célébrations avec des personnes différentes, et tu me dis… Voici deux numéros de téléphone. »
J’ignorais que j’allais m’engager pour 10 années dans un service d’Eglise qui serait le plus riche de tous ceux que j’avais pratiqués pendant ma longue vie (j’avais 75 ans à l’époque), en responsabilités paroissiales ou diocésaines.
C’est là, sans aucun doute, en pleine pâte humaine, que j’ai le mieux senti la présence de Dieu, et que j’ai le plus « bougé » intérieurement.

 

Célébrer au crématorium, une responsabilité, un engagement total

Je me suis souvent demandé pourquoi. Evidemment, il y a plusieurs raisons :
– Contrairement à l’aide aux obsèques que je pratiquais en paroisse, je suis désormais en totale responsabilité : depuis le contact téléphonique avec la famille destiné à fixer un rendez-vous pour préparer les obsèques, jusqu’à la fin de la célébration, tout repose sur moi ; il s’agit d’un investissement total.

– Mais le plus important est dans la relation ; quand j’accueille une famille pour préparer, j’ai affaire à des gens que je n’ai jamais vus. Et me voilà très vite en train de les écouter, je suis comme une éponge, d’abord sèche, et qui va, au cours de l’entretien, se « mouiller », se « gonfler » de toutes les confidences reçues. Je ne suis qu’écoute, écoute attentive, active, empathique, avec le cerveau et avec le cœur.
Et voilà que ces inconnus se livrent, se racontent, cherchant du secours… Nous échangeons en profondeur, quelque chose se noue, proche de l’amitié.

– Bien sûr, chaque rencontre est particulière, les personnes et les circonstances étant si diverses : parfois en rupture avec l’Eglise, souvent déçues ou choquées par l’attitude d’un prêtre ; peu de pratiquants (ceux-là se tournent vers leur paroisse) ; souvent un retour à l’enfance : souvenirs du caté, Première Communion, service de l’autel…

– Parfois, des histoires compliquées, lamentables, et aussi des expériences de dévouement, de pardon, qui forcent l’admiration et attestent la présence de Dieu dans leur vie.
Quelquefois, on est dans le tragi-comique : je pense à cet homme d’une soixantaine d’années, alcoolique, qui s’est retrouvé au poste de police pour « ivresse sur la voie publique », à l’heure des obsèques de sa mère et, croyant que je ne les avais pas célébrées, m’a fait ensuite de vifs reproches…

– Dans la grande majorité des cas, il s’agit de personnes âgées, qui ont « fait leur temps » ; on relit une vie, on est dans l’ordre des choses… L’action de grâce est possible, l’espérance pas loin…

– Mais ce peut être aussi la mort d’un bébé, l’accident d’un jeune, le suicide du mari qui vient d’apprendre que sa femme va le quitter.

 

Être toute écoute, accueil, regard

– Laisser parler, laisser se déverser la détresse, le désespoir, la révolte parfois. Accueillir le flot de paroles et de larmes… « Seigneur, donne-moi les mots pour que puisse germer une parole d’espérance !» J’appelle au secours l’Esprit Saint toujours présent…

– Il n’y a pas que les mots : je sens que tout mon être se fait écoute, accueil, partage : la voix, le regard, l’expression du visage, la main qui se pose sur celle de l’autre. J’éprouve pour ces gens en détresse une indicible empathie.

– A la fin de l’entretien, dans presque tous les cas, nous nous séparons comme des amis.

 

Au crématorium, face à l’assemblée, l’émotion

Je retrouve cette même impression au crématorium juste avant la célébration : on se cherche des yeux, on se trouve, on se sourit ; on règle les derniers détails : qui va prendre la parole ? Parfois, je vois arriver, le visage déterminé, son texte à la main, une personne qui, deux jours plus tôt, s’était déclarée incapable de lire… Action souterraine de l’Esprit…
La célébration commence : le stress qui m’accompagnait depuis le matin (conscience de l’importance que revêt pour la famille ce dernier adieu, angoisse des discours qui s’éternisent, de la clé USB possiblement défaillante…) me lâche.
Musique, mot d’accueil, témoignages : les larmes cèdent la place aux sourires à l’évocation de la chanson préférée de Papy ou la blanquette de Mamie…

– Puis, on entre dans le cœur de la célébration, avec les textes de la Parole de Dieu choisis par la famille, une brève homélie où je veille à exprimer avec des mots simples, avant tout, l’amour de Dieu pour chacun.

– « Notre Père » : parfois, je suis seule à le dire… Mais le plus souvent, au fur et à mesure qu’il se déroule, les voix se font plus nombreuses et moi, dans l’action de grâce, je m’éloigne du micro pour les laisser résonner.

– Joie, oui, joie devant ces visages apaisés, ces yeux clos, ces mercis qui affluent après la célébration, mercis qui vont éclairer ma journée et toute ma semaine, même si je commence par prendre un long temps de repos en arrivant chez moi : je suis épuisée, vidée, j’ai mal partout et surtout dans le dos… Conséquence de la station debout, c’est sûr, mais surtout de la concentration, de l’empathie, de l’amour, disons-le, cet amour qui vient de Dieu et passe par ma proclamation de Sa Parole et la prière de tous…
Et enfin le merci que j’adresse au Seigneur en regagnant ma voiture.

 

Et maintenant ?

Un jour, me disais-je parfois, il faudra arrêter, renoncer à ce service si porteur… ça promet d’être dur !
Ce jour est arrivé. La fatigue, l’âge m’ont rattrapée. Je ne me fais plus tout à fait confiance (même avec l’aide du Seigneur !) pour assumer cette responsabilité. Et vous savez quoi ? J’ai arrêté sans l’ombre d’une quelconque nostalgie. Je remercie Dieu pour ces 10 années et si je me mets en retrait, je sais que mes compagnons de la Communion Saint Lazare, tous plus jeunes que moi, sont là pour continuer la route.
Quant à ma mission personnelle, elle s’est imposée tout naturellement : autour de moi, les personnes isolées, malades, déprimées, sont de plus en plus nombreuses. Qu’il s’agisse de mes amis ou des personnes accompagnées dans le cadre de la Conférence Saint Vincent de Paul, les appels ne manquent pas, et les rencontres sont souvent belles. Le Seigneur est là, toujours.

Lorsque j’ai informé Gilles que je m’apprêtais à arrêter, et comme je le remerciais de m’avoir offert cette mission qui m’a tellement apporté, il m’a proposé de mettre par écrit l’essentiel de cette belle expérience, comme une relecture de ce que Dieu m’a permis de vivre pendant ces 10 dernières années.
Voilà qui est fait. Dans la joie et l’action de grâce.

Michèle des Arcis

Nos publications

Une Église pauvre pour les pauvres

Dans le diocèse, la diaconie propose différentes initiatives pour rejoindre chacun au cœur de ses souffrances. Maladie, pauvreté, solitude, deuil ou exclusion sont autant de situations difficiles qui peuvent être vécues avec le Christ dans la fraternité, l’écoute, la compassion et la solidarité.

pape_francois_home